Alors que le procès de Nestlé Waters pour gestion irrégulière, stockage dissimulé et abandon illégal de milliers de bouteilles de plastique par l’entreprise s’est tenu et que le jugement doit être rendu le 27 mai 2026, il faut appeler les élues et élus locaux comme nationaux à traiter le sujet des anciennes décharges de manière globale.
Bien que l’ampleur des décharges héritées par Nestlé Waters soit impressionnante (473 000m cube pour les quatre concernées par le procès), ce procès médiatique ne peut et ne doit cacher les problèmes posés par les dizaines de milliers d’anciennes décharges en France. Ces ex décharges, autorisées ou illégales doivent faire l’objet d’une politique coordonnée, globale, nationale, européenne. A l’heure actuelle, une seule politique s’y attelle avec difficultés pour la remise en état surtout, c’est le plan national de résorption des décharges littorales à risque de relargage de déchets en mer, lancé par Emmanuel Macron au One Ocean Summit de Brest début 2022. En février 2022, le premier inventaire institutionnel de ce plan avait recensé 55 décharges littorales . En novembre 2023, la 4e version en recensait le double, soit 110. La dernière actualisation en décembre 2025 monte encore le nombre à 139. Si ce travail a le mérite d’exister, il est loin d’appréhender l’ampleur du sujet.
Différents inventaires nationaux déjà évoqués par Reporterre dans cet article font état d’une à trois décharges par commune, soit, a minima, près de 35 000 ex décharges françaises. Un des premiers problèmes majeurs de ces recensements concerne l’imprécision quant aux informations sur ces ex décharges. Pour avoir inventorié plus de 300 ex décharges en Indre-et-Loire en étudiant diverses archives (départementales, de presse locale…), il est frappant de voir que les inventaires officiels de la base de données Casias ou Basol sont incomplets et imprécis. Certaines anciennes décharges ne sont pas recensées (surtout les décharges privatives), d’autres sont mal placées sur la carte ou n’ont pas le bon code d’activité. Le contenu des déchets stockés est inconnu ou vague, les dates d’exploitation aussi, etc.
Il y a déjà urgence à mieux répertorier ces lieux pollués en employant le personnel nécessaire pour réaliser des recherches documentaires (archives municipales, départementales…) et recueillir les témoignages de personnes ayant la mémoire de ces décharges, personnes capables de contrer le risque collectif d’amnésie environnementale de ces bouillons de culture. Les enjeux mémoriels sont multiples. En premier lieu, il est nécessaire d’éviter des drames individuels liés aux découvertes fortuites de décharges, par exemple à l’occasion d’une construction, lors de travaux sur sa parcelle.

En second lieu, ces décharges peuvent avoir des conséquences sanitaires pour les populations vivant parfois par-dessus ou à proximité. Depuis 1989, près de 80 sinistrés ont été recensés sur cette carte inédite. On compte malheureusement une personne décédée à Wintzenheim en 1991 à cause d’une explosion de gaz de décharge. Plusieurs décharges sont même situées au-dessus des aires d’alimentation d’eau potable. Il serait utile mais difficile de déterminer quels rôles, ces lieux détritiques, ont joué et jouent encore dans la fermeture de milliers d’aires de captage depuis quarante ans. Il y a donc lieu de diagnostiquer les risques que font peser ces situations sur la santé humaine. Un principe de prévention pourrait être d’indemniser et reloger les foyers dont la santé peut être mise en danger indirectement (polluants) ou directement (biens fissurés). L’action n°10 du plan national santé environnement 2021-2025 prévoyait d’ailleurs de « mieux informer les populations vivant sur ou à proximité de sites pollués sur les mesures de prévention individuelles et collectives à mettre en œuvre pour réduire leur exposition aux polluants des sols ». Le coût sanitaire de l’inaction pourrait être plus élevé que le coût de l’action, même si celui-ci serait colossal.
Le manque de moyens investis est l’élément explicatif de l’inaction face au besoin de réhabilitation de tout ou partie des sites contaminés les plus à risque. Remettre en état ces milliers de site aurait un coût, qui serait fonction de l’ambition de décontamination escomptée. L’unité pourrait être la dizaine de milliards d’euros si quelques milliers de sites étaient ciblés. Les finances publiques nationales sont déjà dans le rouge, le fonds vert vient d’être de nouveau diminué dans le budget étatique 2026, et enfin, le budget de l’Ademe dédié aux sites et sols pollués est un des plus faibles de l’Agence comparativement au fonds chaleur ou au fonds économie circulaire (en baisse pour ce dernier).
Pour pallier ce frein budgétaire, les personnes privées doivent être mises à contribution. La constitution d’un fonds public-privé avait déjà été évoquée en 1991 par un rapport de l’OPECST sur les déchets industriels, dans lequel le député Michel Destot arrivait à la conclusion que « la loi française doit mettre en place un fonds de réhabilitation des sites contaminés. L'effort doit être partagé entre l'Etat et les industries en général. ». Le député voulait un « Superfund » à la française, sur le modèle du Superfund américain créé en décembre 1980 et alimenté par des taxes sur des produits chimiques, pétroliers, sur les bénéfices de grandes sociétés et via le budget de l’Agence de l’environnement (EPA). Il était destiné à prendre en charge le coût de traitement de milliers de sites contaminés aux États-Unis, par des déchets dangereux notamment. Trente ans après le rapport Destot, une commission d'enquête sénatoriale sur les problèmes sanitaires et écologiques liés aux pollutions des sols fit de nouveau une proposition similaire à celle du député Destot. Elle proposait de créer un fonds national public-privé de la réhabilitation des sites et sols pollués. Une fois encore, il n’y a pas eu d’aboutissement.
Pourtant le besoin existe toujours, et des entreprises privées pourraient profiter de créations d’emplois dans la dépollution des sols. Cette même dépollution, lors du retrait des déchets, pourrait permettre d’identifier des producteurs de déchets d’alors dont les sociétés existent toujours, comme Nestlé par exemple. Des emballages sortis d'ex décharges et des journaux sont parfois sortis avec des écrits toujours lisibles.
Rappelons à quel point il est urgent d’agir. En 2021, dans son plan « Zéro pollution 2050 », la Commission européenne s’était fixé l’objectif d’aller vers une « pollution zéro dans l'air, l'eau et les sols" en 2050. Le chantier est immense.
Par Hugo MESLARD-HAYOT, Fondateur du site www.anciennesdecharges.org
Bertolini, 2000. Décharges, quel avenir ? Éditions Société Alpine de publication, 107p.
Cerema, 2026. Plan national de résorption des décharges littorales.
Commission d'enquête sur les problèmes sanitaires et écologiques liés aux pollutions des sols qui ont accueilli des activités industrielles ou minières, et sur les politiques publiques et industrielles de réhabilitation de ces sols
OPECST, 1991. Rapport sur les problèmes posés par le traitement des déchets ménagers, industriels et hospitaliers. Tome I. Déchets industriels. Par Michel Destot, député.